Entrée 137 : La conversion
On ne se remet jamais d’avoir été croyant. Je veux dire d’avoir voulu croire à tout, avec un cœur sincère, de s’être arrêté devant les dogmes et de s’être dit : « Je veux tout accepter. » L’élan mystique qui traverse l’esprit reste, ou au moins a-t-il ouvert un chemin qui ne se referme jamais tout à fait.
Je me souviens des premiers mots de mon père quand je lui avais annoncé, à douze ans, que je voulais être baptisé : « Ah, ils t’ont eu. » Il avait dit cela sur le ton de la plaisanterie, mais une part de lui parlait en sincérité. Il ne voyait dans l’Église plus qu’une institution qui avait besoin de détenir des fidèles pour exister.
Il avait sur pour une part raison sur l’origine de ma conversion. J’ai été séduit. Je ne sais dire si je serais devenu le fidèle que j’ai été si, ce lundi de mars, alors que je partais de la bibliothèque municipale pour rentrer à la maison, je ne m’étais aventuré dans la cathédrale d’Amiens, pour arriver une minute avant le début de la messe.
Je m’étais glissé dans l’assemblée, à proximité d’un groupe de jeunes femmes. Elles devaient ne pas avoir vingt ans, mais elles m’apparaissaient comme des créatures immenses, toute pleine d’une grâce et d’une féminité qui me rendaient coi.
Le tintement d’une cloche, puis les bouches de ces femmes s’ouvrirent en chœur pour libérer de petits filets cristallins enchanteurs. Je fus alors parcouru d’un grand frémissement. Je ne sus rien expliquer. Je n’étais que sensation. J’étais pris d’un grand tremblement qui venait du plus profond de mon être. Je commençais à brûler.
Je repense à cet épisode aujourd’hui, et son souvenir seul suffit à me remuer. J’entends de nouveau ces voix, ces voix qui s’élevaient vers les voûtes de pierre pour retomber en cascade vers le sol.
Si je suis devenu chrétien, c’est d’abord par l’effet du chant.